Pourquoi y a-t-il des variantes de récitation dans le texte Coranique ?

2006-01-11 – 03H36

Pourquoi y a-t-il des variantes de récitation dans le texte Qurênique ?

La récitation du Qurên peut être faite selon de légères variantes (al‑qirâ’ât قراءة ou al‑ãħruf أحرف), liées à la lexicologie, à la morphologie, à la syntaxe, etc., qui n’influent en rien sur le sens global du texte.

  1. https://en.wikipedia.org/wiki/Qira’at
  2. https://en.wikipedia.org/wiki/Ahruf
  3. https://en.wikipedia.org/wiki/I’jam
  • Pour un certain nombre d’orientalistes, l’existence de ces variantes dans la récitation du Qurên sont la preuve de l’imprécision des copies diffusées par le calife Uthmân (644‑656). “C’est bien, disent‑ils, parce que le texte arabe de ces copies ne contenait pas de signes diacritiques (points qui différencient entre elles certaines lettres possédant la même forme) ni de voyelles courtes que ces variantes de lecture sont apparues.”
  • Le problème c’est que si le constat de l’existence de variantes de récitation est vrai, l’explication qui en est avancée par ces orientalistes est erronée. En effet, si c’était le simple fait de pouvoir “deviner” le mot qu’on voulait à partir des copies Qurêniques qui était à l’origine des variantes de récitation, comment expliquer que d’innombrables fois, un mot écrit avec la même graphie ne connaisse pas les mêmes variantes ? Ainsi, le mot écrit “mlk” figure dans la sourate Al‑Fâtiha et aussi dans la sourate An‑Nâs : pourtant, les variantes “mâlik” et aussi “malik” existent à propos de la sourate Al-Fâtiha (première sourate dans l’ordre des copies Qurêniques), alors qu’en ce qui concerne la sourate An-Nâs (dernière sourate dans l’ordre des copies Qurêniques), la seule récitation possible est “malik”. Si c’était l’imprécision des copies qui est à l’origine des variantes de récitation, pourquoi, pour un mot écrit exactement de la même manière (“mlk”), lit-on “malik” et mâlik” dans la sourate Al-Fâtiha, mais seulement “malik” et pas “mâlik” dans la sourate An-Nâs ? Très nombreux sont les exemples de ce genre.En fait c’est le Prophète lui‑même qui avait, de son vivant, enseigné à différents Compagnons différentes variantes de récitation du Qurên. Omar raconte ainsi : “Un jour, lors du vivant du Prophète, j’entendis Hishâm ibn Hakîm réciter la sourate Al-Furqân. Alors que j’écoutais attentivement sa récitation, je m’aperçus qu’il la faisait avec certaines lettres autres que celles que le Prophète m’avait enseignées. J’étais sur le point de l’interpeller pendant sa prière même, mais je me retins et attendis qu’il la termine. Je le pris alors par son vêtement et lui dis : “Qui donc t’a enseigné ainsi la sourate que je t’ai entendu réciter ? – C’est le Prophète, me répondit-il. – Tu mens, lui répliquai-je, car il me l’a enseignée avec des lettres différentes que certaines de celles dont que tu viens de réciter.” Je l’emmenai alors auprès du Prophète et exposai à celui-ci le problème : “J’ai entendu cet homme réciter la sourate Al-Furqân et y réciter certaines lettres autres que celles que tu m’as enseignées. – Lâche-le” me dit le Prophète. Puis, se tournant vers Hishâm, il lui dit : “Récite, Hishâm.” Hishâm récita alors la sourate de la même manière qu’il l’avait fait auparavant. Le Prophète dit alors : “Ainsi a été révélée cette sourate.” Puis il me dit : “Récite, toi, Umar.” Je le fis alors selon la façon que lui-même m’avait enseignée. Il dit également : “Ainsi a été révélée cette sourate.” Puis il conclut : “Le Qurên est révélé selon sept variantes de récitation (harf). Récitez donc celle qui est facile pour vous.” (Rapporté par Al-Bukhârî, n° 4706)

Ubayy ibn Kaab et Abdullâb ibn Mas’ûd racontent, chacun de leur côté, deux autres expériences similaires : chacun a été surpris d’entendre une tierce personne faire la récitation du Qurên avec certaines lettres différentes de celles qu’ils avaient apprises du Prophète. Chacun s’est rendu auprès du Prophète qui a donné à chaque fois la même explication : le Qurên peut être récité avec des variantes minimes. (Rapportés respectivement par Muslim, n° 820, et par Al-Bukhârî, n° 3289, n° 4775)

Ces expériences vécues par trois Compagnons du Prophète du vivant même de ce dernier suffisent à battre en brèche l’hypothèse des orientalistes citée plus haut : les variantes de récitation du texte Qurênique ne sont pas dues à des imprécisions dans les copies Qurêniques mais ont été enseignées par le Prophète en personne à ses Compagnons.

Pourquoi le Prophète a-t-il enseigné des variantes de récitation ?

Il faut savoir quà l’époque du Prophète, différents dialectes de la langue arabe existaient en Arabie. Alors que les Arabes du Hedjaz avaient recours à l’élision de la lettre hamza, ceux d’Arabie orientale la prononçaient fortement ; “sal“, disaient les premiers, “is’al“, les seconds. Des mots comme “tarîq” et “sûq” étaient féminins dans le Hedjaz, masculins en Arabie orientale. Des différences de prononciations existaient entre différentes régions : ici “kuffèr”, là “kuffâr”. Ici “hudè”, là “hudâ”. Ici “SirâT”, là “zirâT”. Ici “Salât”, là “SaLât” (avec le lâm emphatique).

Le texte Qurênique, au début de sa révélation, ne pouvait être récité que d’une seule façon (rapporté Al-Bukharî, n° 4705, n° 819). Mais quand des personnes de diverses régions commencèrent à se convertir à l’islam (Fat’h ul-bârî, tome 9 p. 36), le Prophète lui-même demanda à l’ange Gabriel – qu’il voyait – de transmettre à Dieu sa demande : que soient rendues possibles un certain nombre de variantes de récitation du texte Qurênique : Dieu accepta sa demande et il y eut donc la possibilité de deux (catégorie de) “lettres”, ce qui apporta des variantes. Mais le Prophète en demanda plus ; sa demande fut également acceptée, et il y eut trois (catégories de) “lettres”. Suite à sa troisième demande, la possibilité de sept (catégories de) “lettres” fut accordée (rapporté par Muslim, n° 820). Par ces demandes, le Prophète voulait que tous les Arabes puissent réciter facilement le Qurên (“Inna ummatî lâ tutîqu dhâlik” : rapporté par Muslim, n° 821, “Hawwin ‘alâ ummatî” : rapporté par Muslim, n° 820) ; il pensait surtout à ceux qui étaient illettrés, très vieux ou très jeunes (voir ce qu’a rapporté At-Tirmidhî, n° 2944) ; pour ces catégories de personnes, il est effectivement très difficile de se défaire d’une habitude de prononcitation ou d’un accent particulier et de prononcer certains termes (sur le plan morphologique ou syntaxique, ou bien sur le plan de l’accent) selon les particularités de dialectes autres que le leur.

Ces variantes de récitation ont reçu du Prophète les noms de ahruf (littéralement “lettres”) et aussi de qirâ’ât (littéralement “lectures”) (voir le Hadîth qu’a rapporté Muslim, n° 820, où ces deux termes ont été employés pour décrire la même réalité). Le Prophète a ainsi évoqué “sept lettres” ou “lectures” : cela ne signifie nullement que chaque mot ou chaque phrase du Qurên pourrait être récitée selon sept variantes différentes (Fath ul-bârî, tome 9 p. 36). Tout au contraire, la grande majorité des mots Qurêniques ne peuvent être récités que selon un mode unique. Ce que le Prophète a voulu dire, c’est que le total des catégories des variantes existant dans la totalité du texte Qurênique s’élève à sept.

Quelles sont ces sept catégories de variantes ?

Les avis sont divergents à ce sujet, mais celui de Ibn Qutayba ou celui de Abul-Fadhl ar-Râzî paraît très pertinent (cf. Al-Itqân, p. 147, Fath ul-bârî, tome 9 p. 37). C’est celui de Abul-Fadhl ar-Râzî que je vais développer ci-après.
Des sept catégories des variantes dont parlait le Prophète, quatre sont liées aux différences dialectales existant alors entre différentes régions d’Arabie :

  1. variantes d’accent (ikhtilâf ul-lahajât) (par exemple “an-nâs” / “an-nès”, “yu’min” / “yûmin” ou “salaka-kum” / “salak’kum”) ;
  2. variantes dans le genre d’un nom (ikhtilâf ul-asmâ’), c’est-à-dire féminin / masculin ;
  3. variantes de termes (al-ibdâl), comme “al-‘ihn” / “as-Sûf” (la seconde variante étant rapportée par Ibn Mas’ûd) ; ou comme “wa tal’hin” / “wa tal’in” (la seconde variante étant relatée par Alî : Fat’h ul-bârî tome 9 p. 37) ;
  4. variantes de cas syntaxiques (ikhtilâfu wujûh il-a’râb), comme “al-‘ayna” / “al-‘aynu”.
    Les trois catégories de variantes suivantes sont dues non plus aux seules différences dialectales mais à une multiplicité – due à la souplesse de la révélation divine – de récitations, révélées ainsi au Prophète et transmise par ce dernier à ses Compagnons :
  5. variantes de temps de conjugaison des verbes (ikhtilâfu tas’rîf il-af’âl) (“bâ’id” / “bâ’ada”) ;
  6. variantes liées à une inversion de mots (ikhtilâf ut-taqdîm wat-ta’khîr), comme “wa jâ’at sak’rat ul-mawti bil-haqqi” / “wa jâ’at sak’rat ul-haqqi bil-mawti”, cette seconde variante étant celle relatée par Abû Bakr (Fath ul-bârî, tome 9 p. 37) ;
  7. variantes liées à la majoration ou à la diminution d’un ou deux mots (ikhtilâf u-naqs waz-ziyâda), comme “wa mâ khalaqa-dh-dhakara wal-unthâ” / “wa-dh-dhakari wal-unthâ” (la seconde variante étant rapportée par Ibn Mas’ûd et Abu-d-Dardâ’).

Chaque fois qu’un Compagnon lui faisait part de son étonnement devant le fait qu’il avait entendu un autre réciter la même sourate que lui avec les mêmes phrases mais avec de légères variantes quant à certaines lettres, le Prophète lui expliquait que le texte Qurênique a été révélé avec cette souplesse de récitation : “Cette sourate a été révélée ainsi et ainsi”, disait-il, ou bien : “Tous les deux vous avez fait une récitation correcte” (voir les Hadîths cités dans Fat’h ul-bârî, tome 9 p. 34). Cependant, il était systématiquement nécessaire que ce soit le Prophète lui-même qui ait enseigné ces variantes. Enfin, il convient de souligner, comme vous l’avez remarqué, que ces variantes de récitation sont très mineures et n’affectent en rien le propos du texte.

Conclusion :

Les orientalistes considèrent que c’est l’absence de signes diacritiques dans les premières copies du Qurên qui est à l’origine d’une imprécision du texte, d’où l’existence de variantes dans sa récitation. Mais ce n’est là que théorie et non conclusion prouvée.
Et les faits tels que les perçoivent les musulmans consistent en une inversion totale de la perspective : c’est en réalité le Prophète lui-même qui a enseigné des variantes de récitation ; et si ces variantes pouvaient ensuite être lues à partir des copies Qurêniques sans points diacritiques ni voyelles, elles devaient posséder une chaîne de transmission remontant jusqu’au Prophète.

Wallâhu A’lam (Dieu sait mieux)

Les écoles rapportant les variantes de récitation authentiques

Nous l’avons vu, chaque Compagnon n’apprenait pas du Prophète toutes les variantes de récitation d’un passage du Qurên. Le Prophète enseignait à l’un un passage donné d’une façon donnée, à l’autre le même passage avec des variantes.

Avec l’agrandissement du territoire musulman après la mort du Prophète, différents Compagnons s’installent dans différentes villes, parfois éloignées les unes des autres. Et des groupes considérables d’élèves fréquentent les Compagnons spécialistes de la récitation du Qurên pour apprendre d’eux la récitation du texte Qurênique. Une variante donnée, enseignée par le Prophète à un Compagnon donné, se transmet ainsi à certains musulmans vivant dans une région donnée.

Or, dans le but d’uniformiser les copies Qurêniques et de mettre fin aux quatre types de divergences évoquées plus haut, Uthman demande que les copies Qurêniques antérieures soient toutes brûlées (rapporté par Al-Bukharî, n° 4702). Avec cette universalisation des copies Qurêniques, il y a désormais plusieurs conditions pour qu’une variante de récitation puisse être récitée comme texte du Qurên. D’une part il faut qu’il soit prouvé par une chaîne de transmission authentique que cette variante a été enseignée par le Prophète. Mais d’autre part, même dotée de la chaîne de transmission voulue, il faut dorénavant que cette variante puisse également être récitée à partir de la graphie des copies Qurêniques préparées par la commission de Uthman (graphie qu’on nomme “ar-rasm al-‘uthmânî”) (Fath ul-bârî, tome 9 pp. 38-39, Al-Itqân, p. 242, p. 252). Toute variante de récitation doit donc remplir désormais deux conditions pour être acceptée en tant que variante du texte Qurênique :
– être prouvée du Prophète par une chaîne de transmission authentique (sahîh) et reconnue (mutawâtir ou mash’hûr) ;
– pouvoir être récitée à partir de la graphie des copies de Uthman.

Or, peu à peu, jusqu’aux 2ème-3ème siècles après la mort du Prophète, ce que l’on peut appeler “des écoles des variantes” se constituent autour de spécialistes : chacune de ces écoles s’est distinguée des autres par rapport au fait que chacune rapporte une partie des variantes de récitation que le Prophète avait enseignées.

Tout ce qui est relaté en tant que variante de récitation du texte Qurênique peut dès lors être classé dans l’une des catégories suivantes :
a) la variante mutawâtir : elle est rapportée du Prophète même par un si grand nombre de personnes qu’il est impossible que cet ensemble de personnes se soient trompées (mâ naqalahû jam’un lâ yumkinu tawâtu’uhum ‘ala-l-kadhib, ‘an mithlihim, wa hâdhâ ilâ muntahâh) :
b) la variante mash’hûr : elle n’est pas rapportée par un aussi grand nombre que la variante mutawâtir, mais elle est rapportée par une chaîne de transmission authentique, elle peut être récitée à partir de la graphie des copies uthmaniennes, et les spécialistes des variantes l’ont reconnue (takûnu mash’hûratan ‘inda aïmmati hâdha-sh-sha’n) ;
c) la variante âhâd : elle est rapportée par une chaîne authentique et peut être lue à partir de la graphie des copies uthmaniennes, mais elle n’a pas été reconnue par les spécialistes, à l’exemple de “rassûlun min anfassikum” (Al-Itqân, p. 242) ;
d) la variante âhâd : elle est rapportée par une chaîne authentique mais ne peut pas être lue à partir de la graphie des copies uthmaniennes (Al-Itqân, p. 242) : “wadh-dhakari wal-unthâ” ;
e) la variante shâddh : elle est rapportée par une chaîne qui n’est pas authentique mais faible : “malaka yawm ad-dîn” (Al-Itqân, p. 242) ;
f) la variante mawdhû’ : il s’agit de celle dont il est établi qu’elle a été inventée : les variantes relatée par Al-Khuzâ’î appartiennent à cette catégorie (Al-Itqân, p. 242).

Seules les deux premières catégories de variantes sont acceptées.

Elles sont relatées par un ensemble de dix écoles. Il s’agit des écoles de Ibn Kathîr (mort en 120 de l’hégire), de Nâfi’ (mort en 169 de l’hégire), de Ibn ‘Amir (mort en 118 de l’hégire), de Aboû ‘Amr (mort en 154 de l’hégire), de Hamza (mort en 156 de l’hégire), de ‘Asim (mort en 127 de l’hégire), de Kissâ’ï (mort en 189 de l’hégire), de Ya’qûb (mort en 225 de l’hégire), de Khalaf (mort en 229 de l’hégire) et de Aboû Ja’far (mort en 130 de l’hégire).

Les chaînes de transmission de chacune de ces écoles remontant de leur référent jusqu’au Prophète sont visibles dans An-nashr fil-qirâ’ât il-‘ashar, de Ibn al-Jazarî.

Wallâhu A’lam (Dieu sait mieux).

Les manuscrits de Sanaa : une remise en cause de l’immuabilité du Qurên ?

Le Qurên représente pour les musulmans aussi bien un texte à réciter de façon cultuelle que la source première de leurs principes et le fondement de leur religion. Or, certains musulmans sont aujourd’hui la proie à une certaine hésitation face aux conclusions du Dr Puin : cet universitaire allemand, ayant relevé des différences textuelles entre les manuscrits Qurêniques retrouvés à Sanaa et datés de l’an 680 environ, et les copies Qurêniques habituelles, a émis une hypothèse remettant en cause la croyance musulmane en l’origine divine et l’immuabilité du Qurên. Il faut être clair : il ne s’agit pas de dire que les musulmans seraient opposés à tout débat et à toute recherche car “enfermés dans leur dogme” de l’immuabilité du Qurên. Il s’agit de dire ici un mot sur la portée de cette découverte et sur la différence entre preuve scientifique et hypothèse.

Je n’ai pas eu accès aux microfilms qu’étudie le Dr. Puin. Ce que je me contenterai de montrer ici, c’est que le fait qu’on puisse trouver une ancienne copie Qurênique présentant de légères variantes par rapport aux copies classiques ne remet nullement en cause l’immuabilité du Qurên. Pour comprendre comment cela, il faut se référer à ce que rapportent nos sources et remonter au premier siècle de l’islam… et tout d’abord au moment où la révélation du Qurên est en train de se faire au Prophète.

Quatre particularités du texte Qurênique à l’époque du Prophète

L’intégralité du Qurên a été révélée au Prophète Muhammad (sur lui la paix) sur une étendue de 23 années. Chaque fois qu’un verset, un fragment de verset, ou plusieurs versets sont révélés au Prophète, celui-ci indique leur place au sein du texte Qurênique déjà révélé (par exemple au milieu du texte d’une sourate en train de se constituer). Cependant, le texte Qurênique possède plusieurs particularités.

La première de celles-ci est que le Prophète mourra en l’an 632 sans avoir indiqué l’ordre du classement de la totalité des sourates les unes par rapport aux autres. Différents Compagnons n’observent donc pas le même ordre dans leur classement des sourates.

Deuxièmement, il arrive que certains versets, révélés au Prophète, écrits et insérés là où il l’avait dit, et récités en tant que texte Qurênique, soient ensuite abrogés par ordre de Dieu Lui-même au Prophète. Le cas que j’évoque ici est le “naskh at-tilâwa” : le passage lui-même est abrogé et sa récitation en tant que texte Qurênique ne se fait plus. Aïcha citait ainsi le verset suivant, ayant été abrogé sur indication du Prophète : “‘Ashru radha’ât ma’lûmâtin yuharrimna” (rapporté par Muslim, n° 1452, At-Tirmidhî, n° 1150, Abû Dâoûd, n° 2062, An-Nassaï, n° 3307). Anas cite de même ce verset : “Ballighû qawmanâ annâ laqînâ rabbanâ faradhiya ‘annâ wa ardhânâ” (rapporté par Al-Bukhârî, n° 3862, et Muslim, n° 677). Ubayy ibn Kaab se rappelle que ces versets figuraient dans la sourate Al-Bayyina : “Inna dhâta-d-dîni ‘indallâh il-hanîfiyyat ul-muslimatu lal-yahûdiyyati wa lan-nasrâniyyati wa lal-majûssiyya. Man yaf’al khayran fa lan yukfarah … Law anna libni âdama wâdiyan min mâlin labtaghâ ilayhi thâniyan. Wa law kâna lahû thâniyan labtaghâ ilayhi thâlithan. Wa lâ yamla’u jawfa-bni âdama illâ turâbun. Wa yatûbullâhu ‘alâ man tâb” (rapporté par At-Tirmidhî, n° 3898). Abû Mûssa al-Ash’arî se rappelle lui aussi avoir récité dans une sourate : “Law kâna libni âdama wâdiyâni min mâlin labtaghâ wâdiyan thâlithan. Wa lâ yamla’u jawfa-bni âdama illa-t-turâb” ; puis ces versets furent abrogés ; il se rappelle avoir récité dans une autre sourate : “Yâ ayyuha-lladhîna âmanû lima taqûlûna mâ lâ taf’alûna fa tuktaba shahâdatun fî a’nâqikum fa tus’alûna ‘anhâ yam al-qiyâma” (rapporté par Muslim, n° 1050). Il est dès lors prévisible que certains Compagnons, ayant appris du Prophète un verset donné et n’étant par exemple pas à Médine lors de son abrogation, continuent à le réciter en tant que texte Qurênique.

Troisièmement, le Prophète a, parfois, sur la demande d’un Compagnon, expliqué le sens d’un passage que celui-ci ne comprenait pas. D’autres fois il a précisé le sens du verset et l’a cité juste après en avoir fait la récitation. Dès lors, il arrive qu’un Compagnon présent à ce moment-là retienne l’explication, et la répète ensuite à ses élèves juste après le texte Qurênique. Il arrive aussi qu’il écrive cette explication dans sa copie personnelle du verset. Et il arrive également qu’il pense qu’il s’agisse de mots appartenant au texte Qurênique lui-même. Ainsi, Ibn Abbâs, après avoir récité cette phrase (Qurên 2/198) : “Laysa ‘alaykum junâhun an tabtaghû fadhlan min rabbikum”, rajoutait ces mots : “fî mawâsim il-hadj” (rapporté par Al-Bukhârî, n° 1681 et 1945).

Quatrièmement, certains mots du texte Qurênique peuvent être lus selon des variantes de récitation (qirâ’ât ou ahruf). Ces variantes se rapportent à des différences d’accents régionaux, à des différences lexicologiques, morphologiques, syntaxiques, etc., qui n’influent en rien sur le sens global du texte. Il s’agit par exemple des mots “nâs” / “nès”, de “‘ihn” / “sûf”, etc. Le Prophète a parlé de sept [catégories de] variantes présentes dans l’ensemble du texte Qurênique. Le Prophète enseigne à un Compagnon un passage donné du texte Qurênique, et à un autre Compagnon il enseigne le même passage mais avec des variantes de récitation. Or il arrive qu’un Compagnon n’ait pas eu connaissance de la variante de récitation enseignée par le Prophète à un autre Compagnon. Umar raconte ainsi : “Un jour, lors du vivant du Prophète, j’entendis Hishâm ibn Hakîm réciter la sourate Al-Furqân. Alors que j’écoutais attentivement sa récitation, je m’aperçus qu’il la faisait avec certaines lettres autres que celles que le Prophète m’avait enseignées. J’étais sur le point de l’interpeller pendant sa prière même, mais je me retins et attendis qu’il la termine. Je le pris alors par son vêtement et lui dis : “Qui donc t’a enseigné ainsi la sourate que je t’ai entendu réciter ? – C’est le Prophète, me répondit-il. – Tu mens, lui répliquai-je, car il me l’a enseignée avec des lettres différentes que certaines de celles dont que tu viens de réciter.” Je l’emmenai alors auprès du Prophète et exposai à celui-ci le problème : “J’ai entendu cet homme réciter la sourate Al-Furqân et y réciter certaines lettres autres que celles que tu m’as enseignées. – Lâche-le” me dit le Prophète. Puis, se tournant vers Hishâm, il lui dit : “Récite, Hishâm.” Hishâm récita alors la sourate de la même manière qu’il l’avait fait auparavant. Le Prophète dit alors : “Ainsi a été révélée cette sourate.” Puis il me dit : “Récite, toi, Umar.” Je le fis alors selon la façon que lui-même m’avait enseignée. Il dit également : “Ainsi a été révélée cette sourate.” Puis il conclut : “Le Qurên est révélé selon sept variantes de récitation (harf). Récitez donc celle qui est facile pour vous” (rapporté par Al-Bukhârî, n° 4706).
Ubayy ibn Kaab et Abdullâb ibn Mas’ûd racontent, chacun de leur côté, deux autres expériences similaires (rapportées respectivement par Muslim, n° 820, et par Al-Bukhârî, n° 3289, n° 4775).

Durant chaque mois du ramadan, le Prophète fait avec l’ange Gabriel une révision du texte Qurênique déjà révélé (rapporté par Al-Bukhârî, n° 6, n° 3048, Muslim, n° 2308). Lors du dernier ramadan de sa vie, celui de l’an 10 de l’hégire, le Prophète fait la révision deux fois (rapporté par Al-Bukhârî, n° 3426, Muslim, n° 2450) ; il s’agit de “l’ultime révision” (“al-‘ardha al-akhîra“). Le Prophète meurt au mois de rabî al-awwal de l’an 11, soit cinq mois et quelques jours plus tard.

Quatre types de divergences à l’époque de Uthmân

En l’espace d’une quinzaine d’années après la mort du Prophète (Fath ul-bârî 9/23), ces quatre particularités du texte Qurênique vont engendrer des divergences entre les élèves des Compagnons. Car entre-temps, des Compagnons du Prophète se sont installés qui en Syrie, qui en Irak (dans la ville de Bassora, dans celle de Kufa)… Or, chaque Compagnon enseigne à ses élèves ce qu’il connaît et a appris du Prophète.

Le fait que le Prophète n’ait pas indiqué l’ordre de classement de la totalité des sourates entraîne alors que la copie personnelle du Qurên qu’a préparée Ibn Mas’ûd (qui habite Kufa) diverge de celle qu’avait préparée Ubayy ibn Kaab. Dans la copie de Ibn Mas’ûd, nous avons cet ordre : Al-Baqara, An-Nissâ, Alu ‘Imrân, Al-A’râf, Al-An’âm… et dans celle de Ubayy : Al-Fâtiha, Al-Baqara, An-Nissâ, Alu ‘Imrân, Al-An’âm, Al-A’râf (Al-Itqân, p. 202 et pp. 205-206)…

De même, parce que certains versets avaient été abrogés sur ordre de Dieu au Prophète mais que certains Compagnons n’en avaient pas eu connaissance, la copie préparée par Ubayy contient deux courtes sourates relevant de cette catégorie : Al-Khal’ et Al-Hafd (Al-Itqân, p. 202 et pp. 205-206).

Parce que des Compagnons citent parfois, après un verset, le sens d’un mot ou d’un passage du texte, il arrive qu’un élève de ces Compagnons croit qu’il s’agisse du texte Qurênique. Ainsi, le Compagnon Ibn az-Zubayr avait récité une fois (3/104) : “Wal-takun minkum ummatun yad’ûna ilal-khayri wa ya’murûna bil-ma’rûfi wa yanhawna ‘an il-munkari wa yasta’înûna billâhu ‘alâ mâ asâbahum”. Amr, après avoir rapporté cela, disait : “Je ne sais pas si le dernier groupe de mots [“wa yasta’înûna billâhu ‘alâ mâ asâbahum”] fait partie du texte Qurênique ou bien si ce n’est qu’une explication” (rapporté par Sa’îd ibn Mansûr, cité par As-Suyûtî, Al-Itqân, p. 243).

Enfin, parce que les élèves d’un Compagnon donné n’ont jamais entendu une autre récitation que celle que leur professeur a apprise du Prophète, ils ne peuvent imaginer que ce dernier a enseigné le même texte à d’autres Compagnons, mais avec des variantes. Dès lors, mis en présence d’élèves d’un autre Compagnon (comme lors de la campagne d’Azerbaïdjan, qui réunit des musulmans de Syrie et d’Irak), ils estiment que ceux-ci n’arrivent pas à réciter correctement le Qurên. Les critiques fusent : “Ma récitation est meilleure que la tienne” ; “Tu n’arrives pas à réciter correctement” , voire même : “Tu es devenu incroyant à cause de la récitation que tu fais” (rapporté par Ibn Abî Dâoûd, cité par Ibn Hajar, Fat’h ul-bârî, tome 9 pp. 23-24).

Le troisième calife, Uthmân, doit intervenir

Le troisième calife, Uthman (644-656), a déjà remarqué à Médine l’incompréhension grandissante de musulmans à propos de ces divergences liées au texte Qurênique lui-même (Al-Itqân, pp. 187-188). Mais ce sont les propos alarmés de Hudhayfa, témoin des querelles qu’il a constatées à ce sujet lors de la campagne d’Azerbaïdjan (rapporté par Al-Bukhârî, n° 4702), qui décident le calife à passer à l’action. Uthman intervient dans la mosquée et, s’adressant au public, lui dit : “Votre Prophète n’est mort que depuis quinze années et voilà que vous divergez dans la récitation du texte Qurênique” (rapporté par Ibn Abî Dâoûd, cité par Ibn Hajar, Fath ul-bârî, tome 9 p. 23).

Uthmân réunit également d’éminents Compagnons du Prophète pour les consulter. Il leur dit : “Que dites-vous au sujet de la récitation [du Qurên] ? Il m’est parvenu que des gens disent : “Ma récitation est meilleure que la tienne”. Or ceci se rapproche de l’incroyance ! – Quel est donc ton avis ? demandent les Compagnons présents. – Je pense qu’il faut mettre tout le monde d’accord sur une seule copie, afin qu’il n’y ait plus de division. – C’est très bien” lui disent les Compagnons (rapporté par Ibn Abî Daoûd, authentifié par As-Suyûtî, Al-Itqân, p. 188). Ainsi Uthman décide-t-il d’universaliser un seul modèle de copie. Son objectif est que personne ne récite plus de versets abrogés en tant que texte Qurênique, que personne ne considère plus le commentaire d’un verset comme faisant partie du texte Qurênique, que soit uniformisé le classement des sourates, et que disparaissent les querelles à propos des authentiques variantes de récitation enseignées par le Prophète (Al-Itqân, p. 189). Uthman charge donc une commission de Compagnons experts en récitation du texte Qurênique de travailler à partir des feuillets préparés par Zayd ibn Thâbit à l’époque et sur la demande du premier calife, Aboû Bakr (632-634), et de préparer une copie Qurênique qui devra servir de modèle uniforme ; cette commission est composée de : Zayd ibn Thâbit lui-même, Abdullâh ibn az-Zubayr, Sa’ïd ibn al-‘As et Abd ur-Rahmân ibn al-Hârith ibn Hishâm (rapporté par Al-Bukhârî, n° 4702). C’est ainsi que plusieurs exemplaires de cette copie dite “uthmanienne” sont préparés.

La particularité des copies “uthmaniennes”

La graphie des copies “uthmaniennes” est particulière : ni les points diacritiques (qui expriment la différence entre certaines lettres de l’alphabet arabe, comme le “tâ”, le “bâ” et le “yâ”), ni les signes indiquant les voyelles courtes n’y figurent. Certes, l’alphabet arabe est consonantique, et les signes indiquant les voyelles courtes n’existaient pas encore à l’époque ; cependant il est faux de dire que les points diacritiques étaient alors inconnus : Muhammad Hamidullah a révélé l’existence d’un papyrus (découvert en Egypte et conservé à Vienne) où figurent des points diacritiques, et qui remonte au second calife, Omar (634-644) (Préface à la traduction du Saint Qurên, Muhammad Hamidullah). C’est donc volontairement que Uthman ne fait pas inscrire les points diacritiques : l’objectif est de permettre la récitation de plusieurs variantes rapportées du Prophète, qu’on peut retrouver à partir du même “socle” (cf. Al-Itqân, p. 238, Fath ul-bârî, tome 9 p. 39). La graphie uthmanienne sans points ni voyelles permet ainsi de retrouver les deux récitations “nanshuruhâ” / “nunshizuhâ” dans le texte Qurênique en 2/259. Pour ce qui est des voyelles longues, si la totalité d’entre elles n’est pas indiquée, c’est aussi de façon volontaire, avec le même objectif ; ainsi, dans la sourate Al-Fâtiha (la première sourate) par exemple, l’écriture “mlk” au lieu de “mâlk” permet de retrouver les variantes “malik” (comme le montre l’écriture) et “mâlik” (en considérant que la lettre “alif” est sous-entendue – muqaddar – puisque l’alphabet arabe est consonantique : voir Al-Itqân, p. 238). De même, l’écriture “ql” (sans le “alif”) permet les variantes “qâla” et “qul” en 21/112. Dans cette même sourate 21, c’est cependant bien “qâl” (avec le “alif”) qui est écrit dans les versets 63 et 66 : il n’y a ici pas l’existence de variantes enseignées par le Prophète, donc pas le besoin d’en permettre la lecture à partir de la graphie des copies.

Les copies étaient alors imprécises, nous objecte-t-on. En fait non, car ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que les musulmans des premiers temps ne se contentaient pas de posséder une copie pour réciter le Qurên. Ils utilisaient celle-ci comme support, mais avaient également recours à son nécessaire complément : l’apprentissage auprès d’un maître qualifié. Hamidullah écrit à juste titre : “Savoir lire et posséder une copie du Qurên ne suffisait pas. Il fallait étudier auprès des maîtres attitrés et obtenir un certificat de l’authenticité de la copie comme de la connaissance de la part de l’élève. Cette méthode a subsisté jusqu’à nos jours : à la fin des études, le maître octroie un diplôme mentionnant toute la chaîne de ses maîtres, et des maîtres de ses maîtres, jusqu’au Prophète et attestant la conformité de la récitation à ce que lui-même a appris de son maître” (Préface à la traduction du Saint Qurên, Muhammad Hamidullah). Raison pour laquelle, bien que “mlk” soit écrit dans la sourate An-Nâs (sourate 114) exactement comme dans la sourate Al-Fâtiha, seule la récitation “malik” existe dans la sourate An-Nâs, alors que dans la sourate Al-Fâtiha nous avons deux récitations : “mâlik” et “malik”.

Dans le but d’uniformiser les copies Qurêniques et de mettre ainsi fin aux quatre types de divergences évoquées plus haut, Uthman demande que les copies Qurêniques antérieures soient toutes brûlées (rapporté par Al-Bukharî, n° 4702). Avec cette universalisation des copies Qurêniques, il y a désormais plusieurs conditions pour qu’une variante de récitation puisse être récitée comme texte du Qurên. D’une part il faut qu’il soit prouvé par une chaîne de transmission authentique que cette variante a été enseignée par le Prophète. Mais d’autre part, même dotée de la chaîne de transmission voulue, il faut dorénavant que cette variante puisse également être récitée à partir de la graphie des copies Qurêniques préparées par la commission de Uthman (graphie qu’on nomme “ar-rasm al-‘uthmânî”) (Fath ul-bârî, tome 9 pp. 38-39, Al-Itqân, p. 242, p. 252).

Certaines variantes de récitation existent qui ne peuvent pas être inclus dans la graphie uthmanienne

Or, désormais, des variantes existent qui remplissent la première mais non pas la seconde de ces conditions. Ainsi “Wa-dh-dhakari wa-l-unthâ”, que Ibn Mas’ûd et Abou-d-Dardâ ont apprise du Prophète, alors que d’autres Compagnons ont appris la variante qui a été reprise dans les copies uthmaniennes : “Wa mâ khalaqa-dh-dhakara wa-l-unthâ” (92/3) (rapporté par Al-Bukhârî, n° 4659). De même, alors que d’autres Compagnons ont appris du Prophète : “Wa nâdaw yâ mâliku” (Qurên 43/77), Ibn Mas’ûd a, pour sa part, appris ce verset ainsi : “Wa nâdaw yâ mâli” (ay bit-tarkhîm) (rapporté par Al-Bukhârî, n° 3058). Ibn Mas’ûd a aussi appris : “ka-s-sûf il-manfûsh” (cité ta’lîqan par Al-Bukhârî, kitâb at-tafsîr, sûrat ul-qâri’a), tandis que d’autres ont appris : “ka-l-‘ihn il-manfûsh” (101/5). Ibn Mas’ûd a également appris : “Innî ana-r-razzâq dhul quwwat il-matîn” (rapporté par At-Tirmidhî, n°2940), d’autres : “Inn-allâha huwa-r-razzâq dhul quwwat il-matîn” (51/58). Al-A’mash, qui est de l’école de Ibn Mas’ûd, relate que leur récitation est : “Wa mâ ûtû min-al-‘ilmi illâ qalîlan” (rapporté par Al-Bukhârî, n° 125, n° 7024), alors que les autres récitent : “Wa mâ ûtîtum min-al-‘ilmi illâ qalîlan” (Qurên 17/85). Ibn Mas’ûd récite : “dhâlika mustaqarrun lahâ” (rapporté par Al-Bukhârî, n° 6988, Muslim, n° 159, At-Tirmidhî, n° 2186) en Qurên 36/68, alors que les autres n’ont pas cette lecture. Ibn Abbâs récitait : “Wa kâna amâmahum malikun ya’khudhu kulla safînatin sâlihatin ghasban” (rapporté par Al-Bukhârî, n° 2578 etc.), d’autres : “Wa kâna warâ’ahum malikun ya’khudhu kulla safînatin ghasban” (Qurên 18/79). Ibn Omar relate que le Prophète a récité : “Yâ ayyuha-n-nabbiyyu idhâ tallaqtumun-nisâ’a fa talliqûhunna fî qubuli ‘iddatihinna” (rapporté par Muslim, n° 1471), alors que d’autres relatent du Prophète : “Yâ ayyuha-n-nabbiyyu idhâ tallaqtumun-nisâ’a fa talliqûhunna li-‘iddatihinna” (Qurên 65/1). Aïcha récitait : “Hâfizû ‘ala-s-salawâti was-salât il-wustâ wa salât il-‘asr wa qûmû lillâhi qânitîn” et relatait avoir entendu le Prophète réciter ainsi (rapporté par Muslim, n° 629, At-Tirmidhî, n° 2982), d’autres récitent : “Hâfizû ‘ala-s-salawâti was-salât il-wustâ wa qûmû lillâhi qânitîn” (Qurên 2/238).
Toutes ces variantes relèvent de catégories qui, contrairement aux autres, ne pouvaient être englobées par une même graphie (il s’agit des catégories numérotées 3, 6 et 7 dans mon article Pourquoi y a-t-il des variantes de récitation dans le texte Qurênique ?). Et les copies “uthmaniennes” ne les incluent donc pas.

Ibn Mas’ûd (qui habite Kufa, en Irak) a, depuis plusieurs années, préparé une copie Qurênique personnelle, où figurent justement certaines de ces variantes non-incluses dans la graphie des copies uthmaniennes et qui ne devraient à l’avenir plus pouvoir être récitées en tant que texte Qurênique. Et il a de nombreux élèves auxquels il a enseigné le texte du Qurên selon la récitation qu’il a appris à en faire du Prophète. Il ne comprend pas les raisons amenant Uthman à vouloir universaliser les copies qu’il a fait préparer et à demander qu’on détruise toute copie antérieure. Le reproche qu’Ibn Mas’ûd fait n’est pas que les copies préparées soient fausses, c’est qu’il ne comprend pas pourquoi il devrait abandonner certaines variantes qu’il a apprises du Prophète et qui figurent dans sa copie à lui. Si les variantes englobées par Zayd dans ces copies sont correctes, celles que lui il récite sont aussi correctes, dit-il : n’ont-elles pas toutes été enseignées par le Prophète ? Pourquoi devrait-il les délaisser, demande‑t‑il. Il dit : “Comment m’ordonnez-vous de ne plus lire que selon les variantes relatées par Zayd, alors que j’ai appris de la bouche même du Prophète plus de soixante-dix sourates ?” (rapporté par An-Nassaï, n° 5064, voir aussi Sahîh Muslim, n° 2462). “Ce Qurên est descendu avec des variantes de récitation. (…) Aussi, celui qui a appris le Qurên selon une des variantes que le Prophète a enseignées, qu’il ne la délaisse pas (…)” (rapporté par Ahmad, n° 3652). De plus, affirme-t-il, les variantes de récitation qu’il a apprises du Prophète sont elles aussi conformes à “l’ultime révision” : “L’année où le Prophète devait mourir, je lui ai présenté ma récitation par deux fois, et il m’a dit qu’elle était correcte” (rapporté par Ahmad, n° 3652). C’est pourquoi Ibn Abbâs dira que la récitation de Ibn Mas’ûd est conforme à l’ultime révision (voir ce qu’a rapporté Ahmad, n° 2364, n° 3247). Persuadé être donc dans son droit de réciter les variantes que le Prophète lu a enseignées mais que les copies de Uthmân n’incluent pas, Ibn Mas’ûd dit à ses élèves : “Gens d’Irak, cachez les copies que vous possédez et utilisez-les” (rapporté par At‑Tirmidhî, n° 3104).

Nous sommes cependant ici en présence d’une voie tracée par un des califes orthodoxes (“al-khulafâ ar-rashidûn”). Et c’est pourquoi plusieurs éminents Compagnons du Prophète désapprouvent les propos de Ibn Mas’ûd demandant à ses élèves de continuer à utiliser leurs copies (rapporté par At-Tirmidhî, n° 3104). De plus, nous sommes en présence d’un consensus (ijmâ’) qui se réalise ensuite progressivement dans toute la communauté musulmane (Ibn Mas’ûd meurt en l’an 32 de l’hégire, soit environ trois ans avant le calife Uthmân). C’est pourquoi les savants musulmans sont unanimes à dire qu’il est nécessaire de suivre la graphie des copies uthmaniennes (“ar-rasm al-‘uthmânî“) (Al-Itqân, p. 1163). Les copies Qurêniques le font toujours, aujourd’hui encore.

Les copies “uthmaniennes” n’englobent donc pas la totalité mais une grande partie des variantes de récitation enseignées par le Prophète au cours de sa mission ; c’est globalement l’avis des savants Ibn Al‑Jazarî, Al-Baghawî, Ibn Abî Hishâm, Abul-Abbâs ibn Ammâr et d’autres encore (voir Al-Itqân, p. 157, Fath ul-bârî, tome 9 pp. 38-39). De même, elles incluent seulement une partie des variantes de récitation conservées lors de l’ultime révision (al-‘ardha al-akhîra) entre l’ange Gabriel et le Prophète : celles relatées par Ibn Mas’ûd n’ont pas été abrogées lors de l’ultime révision. Pour plus de détails sur ce point, lire mes autres articles : Les copies uthmaniennes incluent-elles toutes les variantes enseignées ? et Les variantes authentiques sont-elles toutes rapportées au tawâtur ?

Quel est l’apport de Al-Hajjâj ?

Longtemps après Uthmân, le gouverneur d’Irak Al-Hajjâj (694-714) – ou, selon d’autres sources, une autre ou plusieurs autres personnes – fait (ou font) inscrire des points diacritiques, des voyelles courtes et longues dans des copies Qurêniques. Certains orientalistes hier, des universitaires aujourd’hui y ont vu la preuve qu’il a fallu ce rajout pour que “le texte Qurênique, très imprécis de par la nature même de l’écriture arabe, devienne stable”. Il n’en est rien ! L’objectif de Al‑Hajjâj n’est que de rendre la récitation des copies Qurêniques plus facile, d’autant plus qu’on assiste à la conversion à l’islam de nouvelles populations, non‑arabophones, qui ne peuvent pas réciter un texte arabe non vocalisé. Al‑Hajjâj n’abroge en rien les possibilités de variantes, il ne fait qu’indiquer, dans quelques copies, ces points et ces voyelles en fonction des variantes rapportées du Prophète par un lecteur donné. L’exemple d’Al‑Hajjâj en la matière sera suivi, et d’autres copies du Qurên seront ainsi écrites avec le même texte, en indiquant les points et les voyelles selon la récitation rapportée du Prophète par ce lecteur-ci ou ce lecteur-là. Le texte, en-dessous, reprend cependant la même “charpente” que celle des copies uthmaniennes (voir mon article : Quatre niveaux existent quant aux règles d’écriture du texte Qurênique ).

Conclusion

Le Dr Puin a émis comme conclusion de son étude des manuscrits de Sanaa l’hypothèse qu’une autre version du texte Qurênique existait dans les premiers temps de l’Islam et qu’elle a été occultée par la suite. Cette hypothèse est cependant hâtive, et tout autre est notre perception des faits. En effet, alors que les copies Qurêniques actuelles reprennent la “charpente” (la graphie, ar‑rasm, al‑hijâ’) des copies Qurêniques uthmaniennes, il est fort possible que les manuscrits de Sanaa reprennent, eux, le contenu d’une copie du Qurên antérieure aux copies uthmaniennes (par exemple celle de Ibn Mas’ûd, ou celle d’un autre Compagnon). Car on se doute bien qu’il a fallu un peu de temps pour que la totalité des musulmans, dans tous les recoins du territoire musulman d’alors, cessent de rédiger leurs copies Qurêniques à partir de la copie d’un maître qui, lui‑même, avait établi celle‑ci à partir de la copie d’un Compagnon en les compétences de qui on avait pleine confiance. Et ce d’autant plus que Ibn Mas’ûd avait personnellement recommandé à ses élèves de ne pas brûler leurs copies et de continuer à les utiliser.
Les faits suivants sont dès lors tout à fait compréhensibles et prévisibles : le fait, d’abord, que le Dr Puin dise avoir trouvé dans les manuscrits de Sanaa “un ordre des sourates différent de celui des copies actuelles” ; le fait, ensuite, que le Dr. Puin dise y avoir trouvé “une graphie particulière” ; le fait, enfin, que le Dr Puin raconte y avoir vu “des variations textuelles mineures” par rapport au texte des copies actuelles : tout cela est tout à fait normal, attendu, d’une part, que les copies autres que celles de Uthman n’indiquaient qu’une seule des variantes de récitation ; et, d’autre part, qu’il existe certaines variantes enseignées par le Prophète qui n’ont pas pu être englobées dans la “graphie uthmanienne”, la “charpente textuelle des copies uthmaniennes”.

Partant du constat des mêmes faits (de légères différences constatées entre la graphie des manuscrits de Sanaa et celle des copies Qurêniques classiques), notre perception à nous musulmans et musulmanes est donc totalement différente de celle avancée par le Dr Puin.

On pourrait nous objecter ici qu’après tout, perception pour perception, aucune des deux ne contredit la raison : les deux étant possibles du point de vue de la raison pure, pourquoi ne pas choisir celle du Dr Puin ? Ce serait oublier que, de deux choses possibles du point de vue de la seule raison pure, nous musulmans choisissons toujours celle qui est conforme à ce que nous souffle en amont notre cœur, lui‑même s’abreuvant aux sources originelles : dans ce cas précis il s’agit de tous les propos de la Sunna rapportés plus haut, ainsi que de ce verset où Dieu dit : “C’est Nous qui avons fait descendre le Rappel [= le Qurên] et c’est Nous qui en assurerons la protection” (Qurên 15/9). Autrement dit, rien n’a été prouvé qui pourrait nous faire changer d’avis dans ce que nous croyions jusqu’à présent à propos de l’histoire du Qurên.
Cela ne veut nullement dire que nous refusions toute place à la raison. Après avoir pris connaissance des travaux du Dr Puin, j’ai moi‑même été amené à faire de nouvelles recherches, plus approfondies, dans nos sources. Et après avoir longtemps pensé comme Ibn Hazm et Abul-l-Walîd al-Bâjî (qui sont d’avis que toutes les variantes enseignées par le Prophète ont été inclues dans les copies uthmaniennes – Ulûm ul‑qur’ân, pp. 128‑129), je penche maintenant pour l’avis de Ibn al‑Jazarî et Al‑Baghawî (qui disent que certaines variantes n’y ont pas été inclues, ce qui paraît d’ailleurs plus juste par rapport à ce qu’a rapporté Al-Bukhârî etc. comme variantes rapportées par Ibn Mas’ûd).
Et puis il ne faut pas non plus oublier qu’une ancienne copie Qurênique existe qui passe pour être une des copies uthmaniennes. Elle se trouve à Istanbul et daterait des années 650 (Uthman est mort en 656). D’après Tariq Ramadan, “des expertises ont confirmé le caractère plausible de cette datation”. Enfin, il ne faut pas négliger le fait que la rigoureuse exactitude scientifique du contenu des copies du Qurên a amené Maurice Bucaille à écrire : “Pour moi, il n’existe pas d’explication humaine au Qurên”. N’est‑ce pas là une preuve supplémentaire de l’origine divine du Qurên et du fait qu’il n’a connu aucun rajout humain ?

Wallâhu A’lam (Dieu sait mieux).

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